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Atelier recherche-action sur les Techniques du Corps Imaginées pour la Parole Multisensorielle

Mis à jour le 5 janvier 2016

Rétrospective sur le premier volet du projet TECH'SENS, « Images et Imaginaires technosensoriels : vers de nouveaux Mondes ? », porté par Marie-Agnès Cathiard et Patrick Pajon (composante ISA).

Dans son ouvrage Mondes animaux et mondes humains, le biologiste et éthologue Jacob Von Uexküll (1934) soulignait comment chaque espèce possède son Umwelt, son « Monde Propre », qui lui offre les déterminations auxquelles elle peut donner sens (voir en 2009 : Neurobiology of "Umwelt", dir. Berthoz, 2009). Le projet TECH’SENS se propose d’étudier comment les modifications des perceptions actives par les technologies pourraient déboucher sur la constitution d'imaginaires spécifiques, soit sur l'émergence de Nouveaux Mondes Communs. Dans Le Geste et la parole, en intégrant le concept maussien de techniques du corps, Leroi-Gourhan analysa comment technique et langage ont co-évolué pour tresser le rapport à notre milieu et constituer celui-ci comme « Notre Monde ».

Ce premier volet de TECH’SENS s’est focalisé sur une technique de communication par le corps en déprivation sensorielle auditive : c’est l’usage encore trop peu identifié comme tel de la Langue française Parlée Complétée (dite code LPC). Cette technique corporelle de cognition sensori-motrice, créative d’un Umwelt sensoriel et sémiotique personnalisé pour la communication langagière, peut permettre à des enfants ou adultes malentendants, appareillés ou implantés cochléaires – dont les millions de devenus-sourds avec l’âge –, de récupérer une perception augmentée de la communication parlée. Le locuteur-codeur ajoute, au rythme de la syllabe, sur les mouvements visibles de sa parole, des mouvements de formes de la main (consonnes) sur des points de son visage (voyelles), permettant ainsi de distinguer les « sosies » visuels de sa langue. Son interlocuteur-décodeur peut ainsi utiliser ces désambiguïsations manuelles pour les intégrer avec les informations articulatoires (dont la « lecture labiale » peut être meilleure après entraînement : Cathiard, Gavard-Boitier, Moniot, Rebière & Fluttaz, 2015), et bien entendu avec les informations auditives qu’il peut encore percevoir.

Les exposés introductifs de l’atelier (organisé à l'université Stendhal le 29 octobre 2015) ont rappelé les avancées de la recherche, à l’occasion de la célébration des 50 ans, en juillet 2016, de la création du Cued Speech par Orin Cornett à l’Université Gallaudet (Cathiard, 2016, à paraître). Pour un moyen de communication qu’on pouvait a priori considérer comme un augment « artificiel », le concept de « greffe cognitive » réussie (Cathiard, Attina & Troille, 2011) – dans une phonologie multimodale incorporée, où l’adaptation anticipatrice du corps a su au final gagner sur le code – est une avancée qui a pris, puisque cette « successful cognitive graft » est reprise dans le dernier Oxford Handbook of Deaf Studies in Language: Research, Policy, and Practice (à paraître, citée dans le chapitre de Leybaert et al.). Par ailleurs un exposé avec ce titre en français a été au programme du Colloque Neurosciences et Surdité (le 23 nov. 2015), organisé pour les 50 ans de collaboration entre l’Université Libre de Bruxelles et le Centre Comprendre et Parler.

La mise en questions pratiques des avancées pour cette recherche-action a réuni au total 45 participants : professionnels de la surdité (codeurs LPC, orthophonistes, éducateurs spécialisés, interfaces de communication, audioprothésiste…), membres d’institutions (SEFFIS38, INJS73&74, SSEFIS22, ISTR-Lyon 1…), membres d’associations (parents d’enfants malentendants ADIDA38 et ARIES69, et adultes devenus-sourds ALDSM69 et ARDDS38 ; avec la Rédaction de 6 Millions de Malentendants) et étudiants-codeurs. À cette occasion a eu lieu la présentation, par la directrice pédagogique de la Licence Professionnelle LPC de l’ISTR-Lyon 1, de la dernière version du Loto ADALO pour le décodage du LPC, après des années de mise au point. Et en fin de journée, un Atelier a été consacré à la pratique du LPC pour adultes et un autre au décodage.

En prospective, il s’agissait de mettre en évidence comment les sujets qui se sont appropriés cette technique du corps sont amenés, pour bénéficier de cet augment sensoriel, à tirer profit de la plasticité cérébrale pour encorticaliser leurs prothèses (quand ils en ont été équipés), mais aussi leurs habiletés sensori-motrices développées indépendamment ou en coordination avec ces autres augments. Le programme exploré s’est déployé de l’humain (sur)doué ou (sur)entraîné à l’extrahumain incorporé, en passant par l’humain à sensorialité substituée. Nous avons ainsi au final suivi trois ensembles cliniques suffisamment différenciés dans leurs développements pour en tester les modes d’existence du point de vue de leurs potentiels de créativité. Pour ce faire nous avons choisi un éventail partant de l’humain parleur multimodal « recouvré », (i) grâce à la Langue française Parlée Complétée, laquelle, en augmentant les performances en lecture labiale, permet un accès plus complet à la phonologie de la parole (Troille, Attina & Cathiard, 2015). Puis du succès, supérieur à la labiolecture du sourd, par la substitution d’une parole tactile (ii) pour le sourd-aveugle avec la méthode TADOMA (récemment testée avec profit en thérapie chez l’aphasique de Broca, Troille & Cathiard, 2014), augmentée par LPC tactile. Jusqu’à l’encorticalisation par l’humain de capacités extrahumaines, propres à d’autres espèces, comme les cas remarquables d’écholocalisation (iii) développés par des aveugles (Thaler et al., 2011 ; Milne et al., 2015).

Côté techniques du corps imaginaires, ces performances sensori-motrices bien réelles sont plus ou moins créativement fictionnées dans le monde des marvels. À côté des hyperacousies d’oreilles impossibles, l’écholocalisation s’implique dans une thèse encadrée par M.-A. Cathiard, où les superhéros restent significativement dépassés, butant sur nos contraintes intuitives, de Batman à Daredevil, pour une faculté qui nous reste contre-intuitive (Nagel, 1974) ; alors que Superman n’a aucun problème à atteindre le niveau sur-intuitif du vol onirique aptère (Pelissier, 2015 : voir Nodier, dans Bachelard, 1943). Car dans quelle mesure « Le réel doit être fictionné pour être pensé » (Rancière, 2000, p. 61) reste clairement, pour notre nouvelle anthropologie neuro-cognitive de l’expérience − héritière de Victor Turner, développée dans une autre thèse (Cathiard & Armand, 2014, dans Pajon & Cathiard, Les imaginaires du cerveau) – une question empirique de cognition imaginée.



 
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