Traductions d’Homère en Europe à la Renaissance
La première édition des poèmes homériques à la fin du XVe siècle (Florence, 1488) entraîne une multiplication des traductions, d'abord en latin puis en français, en italien, en espagnol. Longtemps méprisées pour diverses raisons – leurs auteurs connaissaient mal le grec, elles contiennent de nombreuses digressions et omissions, leur diffusion fut limitée – elles proposent pourtant des lectures particulières de l'Iliade et de l'Odyssée, adaptées à des publics variés, aristocratiques, érudits ou courtisans. Nous voulons désormais renverser la perspective critique habituelle et lire ces traductions en tenant compte des publics auxquelles elles étaient destinées, des diverses stratégies des traducteurs pour les satisfaire (en particulier du recours à l'imitation des poètes latins ou vernaculaires) et de leur désir de contribuer à l'enrichissement du patrimoine national. Par rapport au texte d'Homère, c'est la notion d'écart que nous retiendrons comme féconde, et non celle de fidélité.
Notre propos est de considérer et d'étudier ces traductions 
  • comme des œuvres à part entière, d'en préciser les intentions, les destinataires, les pratiques traductologiques, stylistiques et métriques ;
  • comme des documents précieux à la fois pour la réception des poèmes homériques et pour le développement des langues vernaculaires en Europe à la Renaissance. Compte tenu de l'ampleur du corpus, nous travaillerons dans un premier temps sur les traductions de l'Iliade.
 
Le projet est donc double : éditer ces traductions, imprimées à la Renaissance seulement et parfois manuscrites, et construire un outil permettant une approche comparatiste systématique. Pour ces deux objectifs, le recours au numérique paraît indispensable.

Editer des textes peu ou mal connus

Les traductions de notre corpus n'ont jamais été rééditées depuis la Renaissance et nous sont même parfois parvenues sous forme manuscrite. Désormais accessibles, du moins pour la plupart, via les plateformes numériques des grandes bibliothèques européennes, en particulier gallica.bnf.fr, elles nécessitent une mise en valeur éditoriale accompagnée d'une annotation minimale (lexique, repérage des sources). On distinguera quatre ensembles :
  • le corpus latin : parmi les sept traductions existantes, nous retiendrons les quatre plus marquantes de la période : celle, manuscrite et ad verbum, de Léonce Pilate, préparée pour Francesco Petrarca au XIVe siècle ; celle de Lorenzo Valla, en prose et ad sensum (1474) plusieurs fois rééditée jusqu'en 1535 ; celle d'Andrea Divo (1537), qui supplanta la précédente et servit de base à bon nombre de traductions latines de l'Iliade et de l'Odyssée au XVIe siècle ; celle d'Eobanus Hessus (1540), en hexamètres dactyliques, représentative des traductions latines d'origine germanique qui se sont développées dans l'entourage de Philip Melanchthon.
  • le corpus français : il compte trois grandes traductions complètes de l'Iliade. Les Iliades d'Homère par Jehan Samxon (1530), ample traduction en prose qui s'inscrit dans le prolongement des « histoires de Troie » du monde médiéval ; la traduction en décasyllabes des dix premiers chants par Hugues Salel (1545) qu'Amadis Jamyn poursuit et termine en alexandrins (1577), travail commencé à la demande de François Ier dans un contexte d'illustration et de promotion de la langue française ; la traduction en alexandrins de Salomon Certon à la fin du siècle, entreprise à l'instigation d'Henri IV et offerte à Louis XIII son fils en 1615.
  • le corpus italien : cinq traductions imprimées partielles, mais peu connues et une traduction restée manuscrite (celle de G. Baccelli, 1582), profondément marquées par le « vulgaire illustre » qu'est la belle langue littéraire de Dante, Pétrarque et Boccace. Il faut compter aussi avec l'Achille et l'Enea de Ludovico Dolce (1572).
  • le corpus espagnol : il comprend une traduction de l'Iliade restée manuscrite, celle de Lebrija Cano.

Adopter une approche comparatiste

La Renaissance a ceci de remarquable qu'elle a développé de manière conjointe et souvent concomitante la transmission des classiques grecs via le latin et les langues vernaculaires. Adopter une approche comparatiste devrait nous permettre
  • de mieux comprendre le processus de transmission humaniste, et en particulier le rôle de la langue latine dans l'apprentissage du grec ;
  • de saisir au plus près la « pratique » de la traduction à la Renaissance et les projets des traducteurs en fonction des attentes des cercles auxquelles ils appartiennent ainsi que les liens entre ces cercles ;
  • de distinguer l'originalité des approches « nationales », en particulier le rôle des instances politiques ;
  • de mettre au jour l'influence des littératures « nationales » sur le processus de traduction.
 
Nous travaillerons dans un premier temps avec Marianne Reboul, MCF à l'ENS de Lyon, qui a construit un outil performant de parallélisation des traductions de l'Odyssée d'Homère en langue française depuis la Renaissance jusqu'à nos jours. Avec son aide, nous espérons pouvoir, dans un second temps, affiner la parallélisation de façon à mettre en évidence les structurations propres à chaque traduction. Nous bénéficierons aussi de l'appui des ingénieurs d'étude et de recherche de l'équipe ELAN (composante de Litt&Arts). Une première journée d'études, le 7 mars 2019, a déjà permis de présenter les divers corpus et d'ouvrir la réflexion sur la collaboration à venir.
Mis à jour le 30 mars 2021