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Appel à propositions / Centre CHARNIÈRES
Du 16 mars 2026 au 1 juin 2026
Organisé les 5 et 6 novembre 2026 à Université Grenoble Alpes, ce colloque interdisciplinaire se propose de saisir le XVIIIe siècle comme une société tout entière traversée et inquiétée par des mobilités qu'on ne saurait envisager de façon univoque et cloisonnée.
Date limite d’envoi : 1er juin 2026
Comité d’organisation : Déborah Cohen (Université de Rouen-Normandie, GRHis), Jean-Christophe Igalens (Université Grenoble Alpes, Litt&Arts), Johanna Lenne-Cornuez (Université Jean Moulin Lyon 3, IRPHIL) et Blandine Poirier (Université Paul-Valéry Montpellier 3, IRCL).
Le XVIIIe siècle a longtemps été perçu comme prisonnier d’une idéologie religieuse et sociale fixiste, assignant à chacun et chacune une place intangible dans un ordre voulu par Dieu, favorisant les racines ancestrales et les privilèges, face à laquelle des poussées modernisatrices tentaient de bousculer ce cadre traditionnel. On oscillait donc entre insistance sur les blocages d’une société traditionnelle et survalorisation de formes de changement. D’une part, on analysait la fermeture des groupes et la reproduction stricte (Coornaert, 1941 ; Dessert, 1979), et on regardait alors se fracasser des destins sur la rigidité des barrières d’ordre, ou les insuffisances d’un développement économique source de déclassement pour des diplômés sans emploi (Chartier, 1982 ; Darnton, 1971). D’autre part, on cherchait à comprendre ce qui avait autorisé d’exceptionnelles mobilités sociales ascendantes (Chaussinand-Nogaret, 1976 ; Bourgeon, 1973). Dans les deux cas, le XVIIIe siècle n’apparaissait que comme le prodrome d’un mouvement insuffisant, qui ne trouverait son accomplissement qu’au XIXe siècle. L’analyse restait donc largement prisonnière d’une vision linéaire du temps, orienté vers le nécessaire progrès de la société libérale à venir.
Sur le plan historiographique, un tournant fut sans doute l’analyse de Roger Chartier qui, s’appuyant sur la sociologie de Pierre Bourdieu, montrait la nécessité de penser ensemble la structure sociale et les luttes de représentation qui contribuent à sa formation (Chartier, 1989). L’articulation entre histoire sociale et histoire culturelle a permis de complexifier nos représentations de l’ordre social du XVIIIe siècle, au-delà du formalisme juridique ou idéologique. On a pu montrer que la loi corporative n’était qu’un des instruments dont disposaient les maîtres et les compagnons pour définir leurs identités (Sonenscher, 1989 ; Kaplan, 2002), que dans les cérémonies urbaines l’ordre social ne se donnait pas seulement à voir mais pouvait être contesté (Darnton, 2011 [1984] ; Schneider, 1995), que ce que l’on prenait pour des formes d’ascension sociale et d’intégration aux élites pouvait s’accompagner de formes maintenues de déférence et de hiérarchies symboliques (Lilti, 2005). En outre, les études prosopographiques ont largement complexifié la rigidité sociale, s’interrogeant sur le parcours des élites (Genet et Lottes, 1996 ; Meyzie, 2006), ou sur l’étroite symbiose de l’aristocratie et de la finance (Marraud, 2000), malgré le maintien d’importantes distinctions internes (Crocq, 2009). Sortant d’une idéologie du progrès continu, une historiographie récente s’est attelée à penser non seulement les mobilités ascendantes mais les formes de fragilités sociales, voire de déclassement dans les mondes marchands (Croq, 2011 ; Marraud, 2009) ou même nobiliaires (Haddad, 2021). Elle a réfléchi aux mobilités horizontales, c’est-à-dire aux possibilités de changement sans modification de statut (Cavallo, 2006) et à une conceptualisation horizontale des généalogies (Jettot et Zuniga, 2021).
De façon analogue, dans l'histoire des idées, on a pu opposer des théories libérales émergentes, favorables à la mobilité, et des théories fixistes, qu'elles soient républicaines, absolutistes, voire « totalitaires » (Talmon, 1952 ; Crocker, 1965 ; Furet, 1977), ou encore rétroprojeter le passage d'une théorie faisant encore allégeance à une structure sociale stratifiée, à une théorie libérale où l'individu a une liberté de mouvement (Kalyvas et Katznelson, 2008). Pourtant, cette projection de grandes catégories socio-politiques ne permet pas vraiment de saisir la complexité de théories de la mobilité et de la stabilité du corps social, ainsi que le rapport nuancé que les philosophies de l’ordre social établissent entre certains types de mobilités et la construction des identités, pour lesquelles l'identification à une place sociale ou l’aspiration à un déplacement est déterminante. Cette réalité et cette pensée complexes prennent forme dans des œuvres aussi bien spéculatives ou théoriques, que fictionnelles et autobiographiques. Dès les premières décennies du XVIIIe siècle, la philosophie, la littérature et le théâtre donnent une place importante à des personnages, des scènes, des théories liés à une « société elle-même mobile où les positions ne sont plus figées de toute éternité dans une hiérarchie ferme et définitive » (Poirson, 2004). Cette société peut apparaître comme un horizon souhaitable, propice à l’émancipation individuelle (voir le préambule du Paysan parvenu et la critique des « sots » qui ne reconnaissent que la naissance et le rang), mais les figures et les trajectoires de la mobilité sociale demeurent un champ d’interrogations dont les formes sont notamment narratives (Huet, 1975 ; Roelens, 1979 ; Hartman, 1997…) et dramaturgiques (Poirson, 2007 ; Marchand, 2012…). Une telle projection ne va pas, en effet, sans susciter non seulement des résistances idéologiques, mais aussi des inquiétudes, voire des angoisses, liées à l'instabilité propre à cette société imaginée, aux épreuves engendrées par la mobilité (Igalens, 2020), comme à la condition du sujet dans un monde où il doit désormais trouver ou faire sa place (Lenne-Cornuez, 2021). La relation de l'individu à sa position sociale ne peut alors être comprise ni comme stricte identification sans recul ni comme dissociation radicale et révolutionnaire. Les sentiments qui identifient ou mettent à distance la position sociale, qui rendent possible la mise-à-la-place d'autrui ou au contraire étouffent les capacités empathiques, s'articulent à des conceptions sociales qui mêlent fixité et mobilité et engagent de nouvelles approches de la formation de l'individu. La conception de la stabilité sociale elle-même s'en trouve d'autant mieux enrichie qu'elle n'exclut pas nécessairement des formes de mobilité qu'il s'agit d'évaluer au sein du rapport complexe entre constitution politique, structure sociale et passions (Spector, 2024 ; Manin, 2024). Qu’ils assument une fonction idéologique ou proposent l’expérimentation de nouveaux possibles sociaux et identitaires, c’est bien d’une manière complexe et plurielle que le roman, le théâtre, les écrits d’idée comme les écrits de soi manifestent et explorent les désirs, les refus ou les inquiétudes que suscite, au cours du siècle, une société mobile en devenir.
Si les trajectoires et les rapports à la mobilité sont plus multiples et complexes que l’on ne l’avait imaginé, cela impose d’envisager à nouveaux frais les mouvements de passage de frontières, les théories de l’ordre social, les fictions du déplacement. Ce colloque interdisciplinaire se propose donc de saisir le XVIIIe siècle comme une société tout entière traversée et inquiétée par des mobilités qu'on ne saurait envisager de façon univoque et cloisonnée : les hommes et femmes du XVIIIe siècle ont vécu et pensé les mobilités sociales, spatiales et affectives comme autant de modalités d'une commune interrogation sur une société échappant désormais à l'évidence d'une naturalité supposée.
- Axe 1. Approches économiques et politiques de la mobilité
- Axe 2. Formes du déplacement et possibles sociaux
- Axe 3. Mobilité, sentiments et formation morale
- Axe 4. Passages de frontières
Modalités
Les propositions de communication, accompagnées d’une brève notice bio-bibliographique, sont à envoyer au plus tard le lundi 1er juin 2026 à deborah.cohen
univ-rouen.fr (Déborah Cohen), jean-christophe.igalens
univ-grenoble-alpes.fr (Jean-Christophe Igalens), johanna.lenne-cornuez
univ-lyon3.fr (Johanna Lenne-Cornuez) et poirierblandine
yahoo.com (Blandine Poirier).
Date
Contacts
deborah.cohen
univ-rouen.fr (Déborah Cohen)
jean-christophe.igalens
univ-grenoble-alpes.fr (Jean-Christophe Igalens)
johanna.lenne-cornuez
univ-lyon3.fr (Johanna Lenne-Cornuez)
poirierblandine
yahoo.com (Blandine Poirier)
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