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Du “je” textuel au “je” plateformisé : subjectivité distribuée dans l’autofiction russophone

Séminaire / Centre CHARNIÈRES, Recherche, “Je” pluriels, “je” hybrides

Le 14 avril 2026

Saint-Martin-d'Hères - Domaine universitaire

Séminaire du centre Charnières : « “Je” pluriels, “je” hybrides (XVIIIe siècle - premier XXe siècle) » – séance 5
Intervention de Larissa Muraveva (chercheuse invitée à l'UMR Litt&Arts, programme PAUSE)

L’autofiction, longtemps définie comme une pratique narrative située à la frontière du réel et du fictif, connaît aujourd’hui d’importantes reconfigurations. Les écritures autofictionnelles contemporaines tendent à déplacer leurs cadres conventionnels : sur le plan référentiel, elles revendiquent une intensification de l’authenticité et de l’expérience vécue ; sur le plan formel, elles empruntent de plus en plus aux dispositifs narratifs associés aux récits du trauma ; sur le plan pragmatique enfin, elles s’inscrivent dans des pratiques discursives fortement politisées. Toutefois, l’un des facteurs majeurs de ces transformations réside dans l’influence des nouveaux médias. Dans l’environnement numérique, les frontières de l’autofiction s’élargissent progressivement : le récit de soi se construit désormais non seulement dans le texte littéraire, mais aussi dans un réseau de pratiques médiatiques qui accompagnent sa production et sa circulation.

Dans ce contexte, l’autofiction russophone présente un intérêt particulier. Apparue relativement récemment, elle s’est néanmoins imposée comme l’un des genres marquants de la littérature contemporaine. Son développement rapide s’est accompagné de la formation d’une communauté d’écrivain.es. Celle-ci s’est constituée à la fin des années 2010 autour d’écoles d’écriture créative et fonctionne comme une forme de contre-public (Nancy Fraser) par rapport au champ littéraire dominant. Cette communauté se développe principalement dans l’environnement numérique, notamment sur Telegram, à travers un ensemble de chaînes et de discussions collectives. Elle crée ainsi un espace alternatif d’expression pour des thématiques et des expériences souvent marginalisées dans le discours littéraire officiel.

Cette communication propose d’examiner la communauté d’écriture russophone WLAG (Write Like a Grrrl) comme un exemple de ces transformations de l’autofiction. Fondée comme une école d’écriture, inspirée du modèle de l’école anglophone de creative writing du même nom, WLAG s’est progressivement transformée, au cours des dernières années, en une véritable infrastructure au sein de laquelle se construit une nouvelle conception de l’auteur.

Larissa Muraveva montrera que, dans ce contexte, le « je » autofictionnel émerge non seulement dans les textes littéraires, mais aussi dans un réseau distribué de traces médiatiques numériques, incluant ce que José van Dijck désigne comme le « platformed self » (le « je » plateformisé). Ces pratiques constituent une infrastructure de visibilité et de reconnaissance qui permet aux auteur·es d’apparaître et de se positionner dans le champ littéraire.

L’analyse portera sur un corpus de publications issues de la chaîne Telegram de la communauté WLAG ainsi que sur les chaînes personnelles de ses principales acteurs et actrices (2020–2026), permettant d’observer la dynamique de la subjectivité auctoriale dans l’environnement numérique. Un second temps de l’étude proposera une analyse comparative entre les textes littéraires publiés par ces autrices et les contenus de leurs chaînes Telegram personnelles.

La communication propose ainsi d’envisager l’autofiction non seulement comme une forme textuelle, mais comme une pratique médiatique distribuée, dans laquelle l’identité auctoriale se construit à l’intersection du texte et de la plateforme. Il sera montré que cette infrastructure produit d’abord une forme distribuée de subjectivité, soutenue par des pratiques collectives d’écriture au sein de la communauté, avant de favoriser une autonomisation progressive des écrivaines à mesure que leur visibilité et leur activité éditoriale augmentent.

Larissa Muraveva* (Ph.D., Moscou, 2017) est devenue maîtresse de conférences à l’Université d’État de Saint-Pétersbourg en 2018, où elle a enseigné jusqu’en 2022. Elle est actuellement chercheuse invitée à l'UMR Litt&Arts (programme PAUSE) et enseigne dans le cadre du projet Smolny Beyond Borders: A Liberal Arts Initiative, destiné aux étudiant·es en exil. Elle est auteure de plus de cinquante publications en russe, anglais et français. Ses domaines de recherche incluent la narratologie, l’autofiction, la théorie des médias et les trauma studies. Ses articles et travaux sont parus notamment dans Novoïe Literatournoïe Obozrenie (NLO), Diegesis et chez De Gruyter. Elle est également écrivaine, auteure du livre Écrit à Berlin-Ouest [Napisano v Zapadnom Berline] (shell(f), 2025). Son ouvrage Autofiction: Narrating the Sensitive est paru chez De Gruyter (2026).

* Variantes de translittération : Muraveva, Muravieva, Murav'eva, Mouravieva.

Sélection de publications

Livres et ouvrages
– Muraveva, Larissa. Autofiction: Narrating the Sensitive, Berlin, Walter de Gruyter, 2026.
– Muraveva, Larissa. Écrit à Berlin-Ouest [Napisano v Zapadnom Berline], Belgrade, shell(f) publishing, 2025. (En russe).
Articles
– Muraveva, Larissa. « Poétique d’opacité et limites de l’énactivisme : ‘En mémoire de la mémoire’ de Maria Stepanova », dans S. Amorim, I. Heineberg et S. Lani (org.), (Des)Appartenances familiales dans la contemporanéité : récits et mémoires, Bordeaux, PUB/Un@, 2026, p. 106-114 (à paraître).
– Muraveva, Larissa. « L’autofiction russophone en exil : de l’identité fluide à l’expansion générique », dans S. Chassaing (éd.), « Écrire sous Poutine : retour sur 25 ans d’histoire littéraire », Slavica Occitania, n° 63, 2026 (à paraître).
– Muraveva, Larissa. « Russian-language autofiction and cultural trauma(s) », European Journal of Life-Writing, Vol. 14, 2025.
– Muraveva, Larissa. « Autofiction on Violence: The Ethics of Storytelling and the Symbolic Role of Language », DIEGESIS 14.1, 2025.
– Muravieva, Larissa. « Is autofiction a transgressive genre? », New Literary Observer, 2025. (En russe).
– Muravieva, Larissa. « Autofiction in the hope of empathy », New Literary Observer, 2025. (En russe).
– Murav’eva, Larisa. « Mise en abyme in Russian Literature », dans P. Huhn, J. Pier et W. Schmid (éds), Handbook of Diachronic Narratology, Berlin, Walter de Gruyter, 2023. p. 528-549.

En pratique

La participation en présence est privilégiée, mais un lien pour suivre les séances en visioconférence peut être demandé à jean-christophe.igalensatuniv-grenoble-alpes.fr (Jean-Christophe Igalens).

Date

Le 14 avril 2026
Complément date

17h30 - 19h30

Localisation

Saint-Martin-d'Hères - Domaine universitaire

Complément lieu

Maison des Langues et des Cultures
Salle Jacques Cartier

Contact

jean-christophe.igalensatuniv-grenoble-alpes.fr (Jean-Christophe Igalens)

En savoir +

Publié le 20 mars 2026

Mis à jour le 31 mars 2026