Ce programme de recherche s’inscrit dans le prolongement du projet « Enseigner la littérature en questionnant les valeurs » (Litéval) porté par Nicolas Rouvière (centre Litextra), qui a bénéficié d’un financement IDEX de 15 000 € pour la période 2018-2019 au titre de l’IRS.
Suite aux travaux de François Ost (2004, 2012, 2014), la philosophie du droit tend à considérer la littérature comme un lieu possible de formulation et d’élucidation des principales questions relatives à la justice, à la loi et au pouvoir. Le projet Litédroit propose plus précisément d'interroger les modes d'insertion du droit dans les œuvres littéraires. La littérature emprunte parfois au droit la matière de ses intrigues et de ses procédés rhétoriques, pour créer des fictions qui se glissent dans les interstices de la loi, afin de proposer une interrogation sur la fiction juridique. Cette interaction a fait l’objet d’études, depuis la fin des années 1990, au sujet de différents genres, médias et périodes historiques : l’Ancien Régime (Biet, 2002), le roman du XIXe (Mas, 2015, 2018), la bande dessinée (Ribot, 1998 ; collectif Thesa Nostra, 2012). Elle trouve depuis 2017 un nouveau lieu d’expression dans la revue Droit et littérature, pour montrer comment la mise en texte du droit entraine sa mise en jeu (déstabilisation ironique, questionnement de sa valeur, jeu de détournement de ses usages). Le mode de présence du juridique dans le texte peut se manifester par la citation, par l’allusion à un texte de loi, ou encore comme arrière-plan culturel, comme figuration de procédures ou de figures judiciaires, comme réservoir de figures discursives ou de possibles narratifs, ou plus largement comme réservoir de problèmes anthropologiques éthiques. Le roman contemporain, à travers des auteurs comme Emmanuel Carrère ou Tanguy Viel, offre à cet égard un corpus de choix. Il en va de même des auteurs francophones qui s’intéressent aux rapports complexes, en particulier dans les pays arabes, que l’œuvre littéraire en français entretient avec les différents droits civil ou religieux.
Il s’agira ainsi dans un premier temps d’accroître les ressources critiques sur les œuvres qui insèrent dans le texte une mise en jeu du droit (pénal, civil, ou du travail), mais aussi, lorsque la référence n’est pas explicite, ou tout simplement absente, d’éclairer les œuvres par une recontextualisation juridique.
Dans un deuxième temps, il s’agira de penser les conditions de possibilité et les modalités d’une transposition didactique de ces ressources, pour les classes du second degré et de l’enseignement supérieur. À partir du constat selon lequel le questionnement en classe sur les valeurs en jeu dans les textes et leur lecture se trouve souvent esquivé, escamoté ou différé (Le Fustec & Sivan, 2004 ; Rouvière 2018), la question est de savoir si l’introduction d’un corpus mêlant droit et littérature modifie la part consacrée à l’éthique dans l’enseignement-apprentissage.
Placer le lecteur en position de juge, par analogie entre l’acte de lecture et le jugement judiciaire, en s’appuyant sur le sentiment ou l’idée de justice, à la fois comme prémisse à l’interprétation et comme élément régulateur, pourrait faire de l’analyse littéraire un lieu de jonction entre l’éthique et l’esthétique. Instruire le dossier du texte, c’est aussi intégrer un point de vue universel postulé (Ost, 2014), qui pourrait s’accompagner d’un retour réfléchissant sur son propre jugement.
L’hypothèse est que le Code civil, le code pénal ou le droit du travail, constituent une ressource documentaire qui pourrait permettre aux élèves et aux étudiants de mieux interroger le texte, et de réévaluer leur première lecture. Il s’agira aussi d’utiliser le texte juridique, en cours, comme un déclencheur d’écriture. L’articulation entre les dimensions éthique et esthétique devrait permettre en retour une meilleure approche des textes.
Cette partie du programme prendra la forme d’une recherche collaborative avec les professeurs de français et de littérature, pour créer des dispositifs visant l’émergence de gestes de lecture axiologique dans la classe, mais aussi une auto-réflexivité éthique (Mas, 2017 ; Rouvière, 2018). Les traces de l’activité des élèves seront recueillies et analysées (productions d’écrit, transcriptions des discussions littéraires en classe). Des entretiens d’auto-confrontation seront réalisés avec les enseignants.  Des vidéos commentées de séances seront mise en ligne sur le site de Canopé-Grenoble.
Mis à jour le 19 avril 2021